Instruction
Ana Alenso, née en 1982 au Venezuela, vit et travaille à Berlin. Sa pratique, nourrie par des recherches de terrain approfondies, explore les dépendances mondiales aux ressources naturelles et les formes d'exploitation qui en découlent. S'appuyant sur des études scientifiques et des échanges avec des activistes, elle analyse des cas concrets comme l'industrie pétrolière et l'extraction d'or en Amérique latine, ainsi que leurs effets sur les territoires et les communautés.
À travers des assemblages, des installations, des vidéos et des photographies, son travail interroge les conflits et les paradoxes enracinés dans les pétrocultures. Sa pratique se distingue par une attention particulière à la matérialité, à l'écologie et à l'utilisation d'éléments post-industriels.
Depuis plusieurs années, elle mène des visites de terrain dans des mines et complexes industriels au Venezuela, au Chili, au Ghana et en Allemagne, donnant naissance au projet à long terme Archives of the Planetary Mines. Elle a récemment exposé au Centro de Arte La Regenta, Gran Canaria (2023), au Kunstverein Arnsberg, Allemagne (2024), et à la Galeria Abra, Caracas (2025).
Or, cuivre, diamants et coltan. Les ressources peuvent être une malédiction. L'exploitation minière est une image de l'érosion de l'humanité à un niveau existentiel. L'installation de Ana Alenso traite du lien entre la richesse des ressources et les retombées négatives que leur exploitation entraîne..Ici, traitant de l’extraction aurifère,elle présente un paysage sculptural dans lequel les mécanismes et les conséquences de l'exploitation minière sont révélés comme des signes autodestructeurs d’une civilisation en mal de profit. Les contradictions et les incertitudes causées par les turbulences économiques et l'exportation permanente des ressources sont traduites dans l'espace d'exposition de manière esthétique et haptique, La machine devient sculpture.
Intitulée Lo que la mina te da, la mina te quita (2020), l’installation prend la forme d’un environnement immersif composé de matériaux industriels, de fragments récupérés et d’éléments évoquant des machines artisanales. Tuyaux, seaux, structures métalliques et éléments organiques s’assemblent en un dispositif instable, à la fois actif et défaillant, qui rappelle les constructions improvisées utilisées dans certaines exploitations minières en Amérique latine.
Des pays comme le Venezuela sont particulièrement touchés par la « malédiction des ressources », un terme inventé en 1993 par Richard Auty pour décrire le phénomène selon lequel l'abondance des ressources naturelles conduit paradoxalement à la misère. Cela ne fait que renforcer le fait que, dans le contexte latino-américain, la politique d'extraction des matières premières est façonnée par un réseau de pouvoirs enraciné dans un passé colonial. S’appuyant sur une recherche approfondie autour de l’exploitation aurifère dans les régions amazoniennes du Venezuela, l’œuvre met en évidence un paradoxe central : l’abondance des ressources ne garantit pas la prospérité, mais peut générer instabilité, dépendance et destruction. Pollution des sols et des eaux, exploitation des travailleurs et marginalisation des communautés locales témoignent des impacts durables de ces pratiques.
À travers cette installation, Ana Alenso propose ainsi une réflexion critique sur les logiques extractivistes contemporaines et sur notre dépendance globale aux ressources naturelles, envisagées comme un système à la fois productif et profondément destructeur.
Slow Burn d’Ana Alenso s’inscrit dans une réflexion critique sur les imaginaires liés à l’extraction du pétrole et la richesse qu’elle engendre. Alors que les profits liés à l’extraction du pétrole semble offrir une richesse quasi infinie à certains puissantss territoires d’extraction, souvent situés dans les pays du Sud, restent largement invisibilisés. Ces espaces, pourtant au cœur du système énergétique global, apparaissent comme des zones de relégation où s’accumulent les conséquences sociales et environnementales de l’extractivisme.
En travaillant à partir du contexte vénézuélien, profondément marqué par l’économie pétrolière, Ana Alenso collecte des fragments : pièces automobiles, moteurs, structures métalliques. Ces éléments, autrefois fonctionnels, sont reconfigurés en formes suspendues, proches du mobile. En les détournant de leur usage initial, l’artiste en perturbe la logique utilitaire et révèle leur dimension résiduelle. L’extractivisme n’apparaît plus seulement comme un système de production, mais comme une machine à générer du déchet.
Dans Slow Burn, ces matériaux post-industriels sont mis en mouvement dans une chorégraphie lente. Cette temporalité contrastée, à rebours de l’accélération associée aux énergies fossiles, invite à une autre forme d’attention. Le titre évoque une combustion lente, renvoyant à une violence diffuse, progressive, souvent imperceptible. Cette notion de « violence lente », développée par le chercheur Rob Nixon, désigne des processus de dégradation qui s’étendent dans le temps et échappent à la visibilité immédiate : pollution, contamination, épuisement des ressources.
En suspendant ces fragments dans un équilibre fragile, l’œuvre crée un espace de pause et de réflexion. Elle propose de ralentir, de percevoir autrement les rythmes du monde, et de reconnaître les conséquences durables de nos systèmes énergétiques. Slow Burn devient ainsi une méditation matérielle sur les traces laissées par le capitalisme fossile, et sur la nécessité de repenser nos relations aux ressources et aux territoires.
Offshore est une sculpture constituée d’un couvercle de baril de pétrole en acier, maintenu par un anneau de serrage, dont le diamètre standardisé de 57 cm renvoie immédiatement à la production et au commerce global. Par sa simplicité formelle, l’objet semble presque banal, mais il condense en réalité tout un système économique et politique lié à l’extraction des énergies fossiles.
Cette œuvre s’inscrit dans la série Island Innovator, dans laquelle Ana Alenso s’intéresse à l’expérience physique et affective des environnements pétroliers offshore. Les plateformes, visibles depuis les ports, exercent une fascination ambivalente : elles sont à la fois impressionnantes par leur échelle, leur activité incessante et leur puissance technologique, et profondément inquiétantes par leur impact écologique et leur violence extractive.
Avec Offshore, Alenso opère un déplacement subtil : elle isole un fragment de cette industrie pour en faire un objet autonome, presque sculptural. Ce geste de prélèvement et de recontextualisation interrompt la fonction utilitaire de l’objet et permet de le regarder autrement. Le couvercle devient alors une surface, une membrane, une frontière symbolique entre l’intérieur : le pétrole, matière enfouie, invisible, et l’extérieur : le monde social et économique qui dépend de son extraction.
L’œuvre interroge ainsi les relations entre corps humains et systèmes technologiques. Les machines qui perforent la terre à des profondeurs extrêmes ne sont pas extérieures à nous : elles prolongent des désirs, des logiques de production et d’accumulation profondément ancrés dans nos sociétés. En brouillant les frontières entre sujet et objet, entre humain et infrastructure, Offshore suggère que ces dispositifs techniques sont aussi le reflet d’une volonté collective, inscrite dans la matière même des objets qui nous entourent.