Artiste

Khalil Berro

Khalil Berro
©️ Khalil Berro Studio

Khalil Berro, né à Lenzburg en Suisse, est un artiste suisse-libanais qui vit et travaille entre Zurich et Bedretto. Sa pratique explore les forces motrices et la souffrance au cœur de la condition humaine, travaillant aux frontières de l'autorité humaine — sur les rives de lacs radioactifs au Kazakhstan, dans des mines de charbon abandonnées, aux abords de glaciers en train de disparaître.

Ses œuvres oscillent entre le hautement technologique et le dangereusement rudimentaire. Ses expositions récentes incluent BREATHE à l'ETH Zurich (2024) et au Modern Art Museum Shanghai (2025), The Fires We Started à Casa Bedretto (2024), et Floral Assembly à Swiss Hanok, Séoul (2023).

khalilberro.com

Lake Boehmer (37100006)

Lake Boehmer (37100006) de Khalil Berro est une sculpture aquatique inspirée de la composition chimique du lac Boehmer, situé dans le comté de Pecos, au Texas, au cœur du bassin permien, l’une des régions les plus intensément exploitées pour ses ressources pétrolières. Ce lac, aux eaux turquoise étonnamment séduisantes, apparaît comme une oasis au milieu d’un paysage désertique. Pourtant, il ne s’agit pas d’un phénomène naturel : il résulte de la fuite prolongée d’un puits de pétrole abandonné, dont les écoulements ont progressivement formé cette étendue d’eau artificielle.

Pour concevoir son œuvre, l’artiste s’appuie sur une démarche scientifique rigoureuse. La composition chimique du lac a été analysée et documentée en collaboration avec un limnologue texan, puis fidèlement recréée dans un laboratoire suisse. L’installation prend la forme d’un environnement aquatique contrôlé, proche de l’aquarium, qui transpose un écosystème toxique dans un espace d’exposition. Ce choix formel n’est pas anodin : les aquariums suggèrent habituellement une nature maîtrisée, domestiquée et rendue observable, alors même qu’ils impliquent une transformation profonde du vivant.

L’œuvre joue ainsi sur une tension entre apparence et réalité. L’image de l’oasis évoque un lieu de vie et de refuge, un mirage, une image des paysages quasi post-apocalyptiques du bassin permien. Mais le lac Boehmer est en réalité un milieu stérile. À l’exception de bulles de méthane qui remontent parfois à la surface, aucune vie n’y subsiste. Les oiseaux morts retrouvés sur ses rives témoignent de sa toxicité et agissent comme un avertissement silencieux. Le paysage devient alors une forme de mirage, révélant les conséquences invisibles de l’exploitation pétrolière.

Le titre de l’œuvre renforce cette dimension critique. Le numéro 37100006 correspond à l’identifiant officiel (API) du puits responsable de la fuite, tel qu’enregistré par la Railroad Commission du Texas, l’organisme chargé de réguler l’industrie pétrolière et gazière, ainsi que les opérations d'exploitation minière à ciel ouvert du charbon et de l'uranium au Texas.. En intégrant cette donnée administrative, Khalil Berro relie directement la beauté troublante de l’œuvre à des systèmes industriels et réglementaires bien réels, soulignant ainsi l’ambivalence de notre relation aux ressources naturelles et à leur exploitation.

Khalil Berro
Khalil Berro, Lake Boehmer (37100006), Villa du Parc © Aurelien Mole
Khalil Berro
Kahlil Berro, Lake Boehmer (37100006), vue d’exposition à la Kunsthaus d’Argovie, 2025.

BREATHE (Souffle)

BREATHE est une œuvre vidéo générative qui explore la circulation invisible de l’air à l’échelle planétaire. À partir de données atmosphériques en temps réel, elle calcule le parcours de l’air respiré par chaque visiteur,

reconstituant sa trajectoire à travers différentes régions du monde. Ces calculs, réalisés en collaboration avec des chercheurs de l’Institut des sciences atmosphériques et climatiques de l’ETH Zurich, donnent à voir des flux habituellement imperceptibles.

Présentée dans le cadre de la Biennale (re)connecting.earth (03), l’œuvre prend la forme d’un affichage de données sur deux des écrans MIRE. Les spectateurs y découvrent, en temps réel, les chemins empruntés par l’air qu’ils respirent, ville après ville, région après région. Ce dispositif minimal, presque discret, contraste avec la portée globale du phénomène qu’il rend visible : l'air dans nos poumons peut nous relier à un puits de pétrole au Texas ou à une forêt en Indonésie.

En révélant l’origine et la circulation de l’air, BREATHE transforme un acte quotidien et inconscient — respirer — en expérience de connexion planétaire. L’air devient un vecteur de relations invisibles entre des territoires éloignés : celui qui entre dans nos poumons peut avoir traversé des zones industrielles, des forêts tropicales ou des régions marquées par l’extraction de ressources. L’œuvre met ainsi en évidence l’interdépendance des environnements et des activités humaines.

Au-delà de sa dimension scientifique, BREATHE propose une réflexion sensible sur notre relation au monde. Elle souligne la porosité des frontières et la manière dont les phénomènes environnementaux dépassent les limites géographiques et politiques. En rendant perceptible ce qui échappe habituellement à notre perception, Khalil Berro invite à prendre conscience de notre inscription dans des systèmes globaux complexes, où chaque respiration nous relie tout autour du monde.

Khalil Berro
BREATHE, œuvre vidéo générative alimentée par des données atmosphériques en temps réel, 2024 ©️ Julien Gremaud

BREATHE (Souffle) - Drapeau

Cette œuvre de Khalil Berro propose un arrêt sur image dans le flux continu de BREATHE, en isolant un moment précis du trajet de l’air jusqu’à Genève. Présentée sous la forme d’un drapeau hissé sur un mât, elle rend visible une donnée habituellement imperceptible : « l’air que tu respires se trouvait dans le bassin permien il y a 9 jours et 14 heures ».

En extrayant un seul instant de ce parcours atmosphérique complexe, l’œuvre opère un déplacement subtil. Là où en vidéo BREATHE déploie une visualisation dynamique et continue des circulations de l’air à l’échelle planétaire,le drapeau en fige un fragment, le transformant en énoncé direct adressé au·à la spectateur·rice.

Le dispositif, volontairement simple : un mât et un drapeau, contraste avec la portée géographique et politique de l’information qu’il porte. Le bassin permien, région emblématique de l’extraction pétrolière aux États-Unis, apparaît ici comme un point d’origine possible de l’air respiré à Genève. Ce rapprochement inattendu met en lumière les interconnexions invisibles entre territoires éloignés et les circulations globales qui traversent les corps.

En réduisant la complexité des données à une phrase unique, l’œuvre transforme une information scientifique en expérience sensible. Elle invite à prendre conscience de la dimension profondément relationnelle de l’air, et, plus largement, de notre inscription dans des systèmes environnementaux globaux. Chaque respiration devient ainsi le point de contact avec des réalités géographiques, industrielles et écologiques distantes, révélant la porosité des frontières et l’entrelacement des mondes.

Khalil Berro
BREATHE, oeuvre installation adaptée de la vidéo BREATHE, 2025 ©️ Julien Gremaud