Artiste

Monira Al Qadiri

Monira Al Qadiri
©️ Miro Kuzmanovic

Monira Al Qadiri, née en 1983 au Koweït d'origine sénégalaise, a été formée au Japon. Elle vit et travaille à Berlin. Sa pratique, entre sculptures, installations, films et performances, s'appuie sur une recherche approfondie de l'histoire culturelle de la région du Golfe. Son interprétation de la « pétroculture » du Golfe se manifeste à travers des scénarios spéculatifs puisant dans la science-fiction, l'autobiographie et les pratiques traditionnelles.

Elle a notamment exposé au Museum of Contemporary Art Chicago (2018), à la Kunsthalle Basel (2023), à la Biennale de Taipei (2021) et au Sharjah Biennial (2023 et 2025).

Oh Body of Mine

Oh Body of Mine (2025) de Monira Al-Qadiri est un film tourné dans les chantiers de démolition navale de Chittagong, au Bangladesh, l’un des principaux sites mondiaux où les navires en fin de vie sont échoués puis démantelés. L’œuvre suit le parcours de superpétroliers désaffectés, autrefois symboles de puissance économique et de circulation globale des ressources, désormais réduits à l’état de carcasses découpées et recyclées à la main.

Le film est accompagné d’une adaptation parlée du poème Le Bateau ivre d’Arthur Rimbaud. Ce texte, qui évoque initialement un voyage libre et visionnaire, est ici détourné : le mouvement du navire ne mène plus à l’aventure, mais à son démantèlement. Cette inversion poétique renforce le caractère tragique de l’image, transformant l’épopée maritime en récit de fin et de désintégration.

À travers ces images, l’artiste met en lumière le « secret honteux » du commerce mondial : les conséquences environnementales et sociales de l’industrie sont largement externalisées vers les pays du Sud, tandis que les bénéfices circulent ailleurs. Les travailleurs, souvent exposés à des conditions dangereuses et précaires, participent directement à la destruction de ces gigantesques infrastructures, incarnant physiquement les coûts humains de l’économie globale.

L’œuvre insiste sur la matérialité des corps : ceux des navires, de l’eau et des humains, tous soumis à des formes de tension, d’usure et de transformation. Chaque pétrolier apparaît comme un organisme dont le cycle de vie, de la construction à la destruction, reflète celui des ressources qu’il transporte.

Cette vidéo propose une réflexion puissante sur les cycles de production et de dégradation à l’échelle mondiale. Elle invite à considérer l’envers des infrastructures énergétiques et à reconnaître les interdépendances, souvent invisibles, qui structurent notre monde contemporain.

Monira Al Qadiri
Oh Body of Mine, vidéo 10'06, 2025.
Monira Al Qadiri
Monira Al Qadiri, Oh Body of Mine, Villa du Parc © Aurelien Mole

Seasons in Hell (Sea of Flames)

Avec Seasons in Hell (Sea of Flames), Monira Al Qadiri propose une réflexion sur les imaginaires liés à l’économie pétrolière et sur les tensions qui la traversent. L’œuvre prend la forme d’une maquette de pétrolier réalisée à la main, présentée sur un socle. Par sa taille réduite et son apparence presque ludique, l’objet évoque un jouet inoffensif, en contraste radical avec les superpétroliers, gigantesques et capables de transporter des millions de barils de pétrole à travers les océans.

Ce changement d’échelle constitue un geste central dans la démarche de l’artiste. En miniaturisant ces mastodontes industriels, elle rend perceptible, en un seul regard, l’ampleur de l’économie fossile et de ses réseaux globaux. Cette tension entre le jouet et le titan révèle ce que Al Qadiri désigne comme une « politique de l’échelle » : une manière de questionner notre capacité à appréhender des phénomènes d’une telle envergure.

À la place des logos industriels habituellement visibles sur ces navires, la coque est recouverte de fragments du poème Une saison en enfer (1873) d’Arthur Rimbaud. Des expressions telles que « Pure brutalité », « Mer de flammes » ou « Métaux bouillants » apparaissent comme autant de signaux d’alerte. Inscrites sur cette surface miniature, elles introduisent une dimension poétique et critique, transformant le navire en un support de langage.

Ces mots condensent les ambivalences du pétrole : source de richesse, de mobilité et de confort, mais aussi vecteur de destruction environnementale et d’inégalités sociales. Le pétrolier devient ainsi une image flottante des contradictions du capitalisme fossile. Entre fascination et inquiétude, l’installation invite à repenser les récits qui accompagnent notre dépendance aux énergies fossiles, en révélant les réalités souvent invisibilisées qu’ils recouvrent.

Monira Al Qadiri
Monira Al Qadiri, Seasons in Hell (Sea of Flames), Villa du Parc © Aurelien Mole
Monira Al Qadiri
Seasons in Hell (Sea of Flames), plastic, wood et steel, 100cm × 120cm × 34cm, 2025.